012 : 11 NOVEMBRE

Publié le par serge pugeault

     
 

Chaque anniversaire de l’armistice du 11 novembre 1918 est l’occasion pour les autorités civiles et militaires, dans une relative indifférence de la population, d’honorer la mémoire des millions de victimes de la première guerre mondiale. Elu rémois, j’ai participé ce matin à ces cérémonies. Nous sommes allés pour la première fois nous recueillir dans le carré 14 du cimetière de l’Est, là où reposent des soldats de la « grande guerre », dont les noms nous ont été lus par des élèves du lycée professionnel de Tinqueux. Je n’ai pu à cet instant m’empêcher de penser à mon grand père, Lucien Pugeault, dont la tombe est à quelques mètres du carré 14, et qui a lui-même participé à toute la guerre de 14-18, brigadier du 5ème chasseur, 11 ème escadron.

Il y a un peu plus de trente ans, quelques jours avant sa mort, il m’a donné son « livre de campagne », dans lequel il a consigné jour après jour ses souvenirs de guerre. Près d’un siècle plus tard, ce n’est pas sans émotion que je le feuillette ; sous la couverture de skaï noir, les pages jaunissent, mais sa belle écriture appliquée reste lisible.

Très peu de personnes l’ont lu ; en voici un extrait, portant sur les journées du 7 au 14 novembre 1914 sur le front belge. Rien d’extraordinaire, rien d’héroïque, la vie banale d’un poilu parmi des millions d’autres, l’un de ces hommes qui de façon anonyme ont forgé notre histoire et méritent à ce titre notre hommage :

« Le 7 novembre au matin nous avons appris qu’une fraction d’infanterie venait de se rendre car ils ont été cernés la nuit. Nous avons occupé les tranchées à droite de Luzerne en troisième ligne. Le 8 novembre au matin nous sommes partis à Boeringhe près de Ypres. Nous sommes partis à trois heures du matin. Nous avons passé la journée dans une prairie. Le soir nous sommes allés comme réserve à la Ferme des quatre chemins. Le 9 novembre au matin nous sommes revenus dans notre prairie de la veille et à la nuit le capitaine nous a dit de nous coucher comme nous le pouvions. Alors nous avons fait une hutte en paille et nous nous y sommes abrités pour dormir. A deux heures du matin, nous avons été réveillés pour aller remplacer les dragons à Langemark. Nous avons pris position dans les tranchées à quatre heures du matin. Aussitôt nous avons subi une attaque des allemands, sans résultat. A neuf heures du matin nous avions déjà quatre blessés par ricochets, et notre officier a reçu l’ordre de prendre la tranchée ennemie à la baïonnette. Mais les allemands étant beaucoup plus forts que nous, nous avons été obligés de renoncer. Alors en attendant des renforts nous avons cassé la croute. Tout à coup, à dix heures, un obus tombe à 80 centimètres de la tranchée ; nous avons cessé notre repas. Aussitôt un sifflement se fait entendre et nous nous cachons dans notre trou comme des souris. Mais  l’obus tombe au milieu de la tranchée ; j’entends des cris et je me dis qu’il y a des morts. Je veux me lever, et je m’aperçois alors que je suis blessé, couvert de sang. Je retombe aussitôt. Lorsque j’ai vu ça, je me suis trainé sur les genoux et les coudes, j’ai fait 300 mètres comme cela, mais à bout de forces, j’ai été obligé de renoncer. J’ai appelé deux camarades qui sont venus me chercher. Lorsque je suis arrivé dans une ferme dont je ne connais pas le nom, j’ai été soigné par un officier du 5ème chasseur. Mais je n’avais plus de force. Comme je portais toujours un petit flacon d’alcool, ils me l’ont donné. J’ai bu un peu. Cela m’a donné un peu de force et j’ai pu reconnaître les amis qui étaient auprès de moi. Je leur ai demandé combien il y avait de victimes, ils m’ont répondu 7 blessés et 2 morts, dont notre lieutenant. Le soir du 9 novembre les brancardiers sont venus me chercher ; j’attendais, blessé, depuis 11 heures du matin. On m’a emporté vers un poste de secours et une voiture est venue me chercher pour m’amener à Boeringhe, où j’ai passé la nuit. Le 10 novembre au matin on m’a transporté à l’infirmerie de la division. Ensuite les automobiles ambulances sont venues me chercher et nous sommes partis, une cinquantaine ensemble, pour Poperinghe. De là on nous a mis dans le train pour Dunkerque. De Dunkerque nous devions prendre le bateau pour Cherbourg, mais la mer étant trop mauvaise, on nous a fait prendre la direction de Calais, puis de Calais nous avons poursuivi vers Amiens. Les plus fatigués d’entre nous ont été laissés à Amiens. Ensuite, direction Paris. Mais en cours de route, je me suis senti très fatigué et j’ai demandé à être soigné à la station la plus proche. Le médecin m’a dit qu’il me laisserait à Paris. Arrivés à Paris, nous avons été dirigés sur le Val de Grace, où nous avons déposé un officier allemand blessé. Nous étions encore trois soldats français dans la voiture et l’on nous a conduits à l’hôpital annexe du Val de Grace. J’y suis arrivé dans la nuit du 13 au 14 novembre 1914. Après trois jours et trois nuits passés en chemin de fer, j’étais heureux de trouver un vrai lit. Le dimanche, on m’a opéré à 11 heures et retiré plusieurs morceaux de fer. J’ai pu marcher à nouveau assez rapidement… »

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